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Albin Serviant (E92) : « Les agressions anti-LGBT augmentent de 17 % par an »

Interviews

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02.25.2025

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Après avoir relancé le média Têtu, Albin Serviant (E92) s’associe avec Thierry Jadot pour porter The Pigments Project, « think & do tank » qui défend les droits des personnes LGBTQIA+, dans un contexte de hausse des violences.

ESSEC Alumni : Quel état des lieux peut-on dresser des questions LGBTQIA+ en France ?

Albin Serviant : Il existe ce que j'appelle un mirage de l'acceptation. D'un côté, la France a parcouru un chemin remarquable sur le sujet. Le mariage pour tous, adopté en 2013, a placé notre pays parmi les pionniers européens de l'égalité des droits. De même avec l'ouverture de la PMA à toutes les femmes, qui a permis à 12 000 d’entre elles d'entreprendre leur projet parental en 2022. Cette transformation sociétale se reflète dans les chiffres : l'acceptation de l'homosexualité est passée de 24 % en 1975 à 85 % en 2019, témoignant d'une révolution des consciences en moins d'un demi-siècle, et aujourd’hui 23 % de la Génération Z s'identifie comme LGBTQIA+. De l'autre côté, ce tableau en apparence positif cache paradoxalement une hausse alarmante des violences : les agressions homophobes et transphobes augmentent de 17 % par an depuis 2016, pour un total de 4 560 en 2023. La situation s’avère particulièrement critique pour les jeunes qui présentent un risque de suicide quatre à cinq fois plus élevé que la moyenne et se montrent deux fois plus susceptibles de développer des troubles de santé mentale que leurs pairs hétérosexuels. La prolifération de discours hostiles sur les réseaux sociaux, conjuguée au désengagement de certaines entreprises mondiales des politiques d'inclusion, menace d’aggraver la situation. Et nos droits, bien qu’ancrés dans la loi, demeurent très vulnérables ; ils font déjà l’objet d’attaques manifestes dans certains pays. Il existe un risque réel de retour à l'invisibilité forcée pour des millions de citoyennes et de citoyens.

EA : Face à ces constats, quelle mission vous donnez-vous avec The Pigments Project ?

A. Serviant : Nous œuvrons pour façonner des politiques publiques plus inclusives et soutenir l'innovation sociale. Nous visons des actions concrètes avec des résultats rapides, tangibles et mesurables. D’abord, nous allons mener des études indépendantes et rigoureuses, en partenariat avec des acteurs de référence de la data. Ensuite, nous créons notre propre fonds de dotation pour appuyer et pérenniser des initiatives à fort impact. Enfin, nous mobilisons des ambassadeurs influents qui portent nos messages et donnent de la visibilité à nos initiatives : nous avons ainsi rédigé un manifeste qui rallie un nombre de signataires en constante augmentation et diffusé une tribune pour l’universalité des droits humains déjà soutenue par plus de 400 personnalités. Au fond, nous souhaitons agir en complémentarité avec le travail des associations qui font un travail formidable depuis des années, tout en s’appuyant sur la force de notre réseau pour contribuer à l’écriture d’un nouveau récit commun dans une société divisée.

EA : Qui soutient vos actions ? 

A. Serviant : Nous mobilisons une coalition unique de figures majeures du monde des affaires, de la politique et de la culture. En témoigne le succès de notre événement d’inauguration qui a rassemblé plus d'une centaine de dirigeants, entrepreneurs, représentants de l'État, acteurs associatifs et artistes autour de Thomas Jolly, directeur artistique des Jeux Olympiques de Paris 2024. Nous prévoyons d’autres moments d’échange avec des invités d’envergure dans les semaines et mois à venir pour échanger. Et plus largement nous appelons citoyens, entreprises et institutions à rejoindre notre mouvement qui se veut inclusif, au-delà des cercles parisiens. 

EA : Comment les ESSEC peuvent-ils participer à votre initiative ?

A. Serviant : Les valeurs humanistes de l'ESSEC résonnent profondément avec la mission de The Pigments Project. Que vous soyez membre de la communauté LGBT+ ou simplement allié ou alliée, offrez votre temps en tant que bénévole, enrichissez nos projets de vos idées innovantes, apportez un soutien financier ou devenez ambassadeur de notre cause auprès de vos réseaux. Nous accueillons également avec enthousiasme les étudiants et étudiantes qui souhaitent donner du sens à leur parcours à travers des stages engagés au cœur de l'action. Chaque contribution compte.

EA : Au-delà de The Pigments Project, quelles actions vous paraîtraient-elles pertinentes pour améliorer la situation des personnes LGBTQI+ ?

A. Serviant : L'État français a déjà pris des mesures significatives comme l'interdiction des « thérapies de conversion » en 2022 et le déploiement d'un Plan national d'actions ambitieux pour l'égalité des droits. Les associations LGBTQI+ continuent également leur travail essentiel sur le terrain et dans l'élaboration des politiques publiques. Néanmoins, des défis majeurs persistent, particulièrement pour les personnes transgenres et intersexes, qui demeurent les plus exposées aux discriminations et à la précarité. Je vois quatre priorités. Primo : l'éducation et la sensibilisation du grand public, car la compréhension constitue le premier pas vers une acceptation véritable. Deuxio : le dialogue constructif avec ceux et celles qui expriment des réticences, pour créer des ponts plutôt que des murs. Tertio : l'influence auprès des pouvoirs publics, pour faire progresser les droits et leur protection. Enfin, la vigilance face aux reculs, qu'il s'agisse des politiques d'inclusion ou des règles de modération qui protègent les plus vulnérables.

EA : Gagnerait-on à s’inspirer d’autres initiatives à l’international ? 

A. Serviant : Deux organisations nous inspirent particulièrement. D’une part, Human Rights Campaign (HRC) aux États-Unis a développé des outils d'évaluation devenus des références, notamment le Corporate Equality Index qui mesure les politiques d'inclusion des entreprises et crée une saine émulation entre les organisations. D’autre part, Stonewall au Royaume-Uni réalise des études tout aussi rigoureuses sur les discriminations, la santé mentale et l'inclusion professionnelle ; son Workplace Equality Index et ses recherches approfondies sur l'impact des politiques publiques alimentent efficacement le débat. Ces modèles démontrent qu'une approche fondée sur des données solides, combinée à une stratégie d'influence constructive, permet d'obtenir des avancées concrètes. C’est ce que The Pigments Project vise à importer en France, qui pâtit d'un manque structurel de données.

EA : Votre engagement sur le sujet a commencé lorsque vous avez repris Têtu, magazine emblématique de la communauté LGBTQIA+ en France. Comment cette aventure a-t-elle démarré ? 

A. Serviant : Têtu était confronté à des difficultés financières en 2017. Alerté par ses actionnaires, j’ai racheté le magazine avec Hervé Labeille, camarade de l’ESCP. Notre vision : transformer cette marque iconique en véritable catalyseur de changement social, bien au-delà du simple média. Il faut saluer le travail de Hamid Hassani qui a fortement contribué à concrétiser cette ambition. Ensemble, nous avons réinventé Têtu en trimestriel haut de gamme qui a retrouvé toute sa puissance médiatique grâce à une présence digitale forte, un modèle d'abonnement innovant et des couvertures marquantes avec des personnalités comme Antoine Griezmann, Madonna ou Antoine Dupont. De plus, nous avons créé Têtu Connect, club de 40 entreprises engagées pour l'inclusion et fédérées par divers événements et ateliers, et Têtu Studio, agence de brand content et collaborant avec des marques prestigieuses comme LVMH, Mastercard ou BNP Paribas pour une communication juste et authentique auprès des personnes LGBTQI+. Par ailleurs, nous avons lancé le festival Paris est Têtu, qui a rassemblé 3 000 personnes en 2019, et la Cérémonie des Têtu, qui célèbrent depuis 2023 les personnalités inspirantes de notre communauté. L’ensemble de ce projet a en outre revêtu une dimension profondément personnelle car il a catalysé mon propre coming out familial. 

EA : Pourquoi avoir décidé de passer la main à la Fondation Le Refuge et au Groupe SOS en 2024 ? 

A. Serviant : Le Groupe SOS figurait parmi les actionnaires depuis 2019. Cette organisation associative majeure, fondée pendant les années sida, a joué un rôle déterminant lors de la relance de Têtu, sous l’impulsion de son président Jean-Marc Borello. C’est donc très naturellement qu’elle a acquis 49 % des parts. De son côté, la Fondation Le Refuge, qui devient majoritaire avec 51 % des parts, s’engage auprès des jeunes LGBTQI+ de 14 à 25 ans confrontés au rejet familial en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Avec un réseau de 400 bénévoles et des équipes professionnelles dédiées, elle accompagne chaque année environ 500 jeunes dans leur parcours de reconstruction et d'autonomisation. Son action s'étend également à la sensibilisation contre les discriminations, à travers des campagnes ciblées dans les établissements scolaires et auprès du grand public. Là encore, l’alliance avait la force de l’évidence pour cette nouvelle étape à l’aube des 30 ans de cette marque iconique. Je salue d’ailleurs la décision prise, sous cette nouvelle gouvernance, de transformer prochainement Têtu en société à mission. 

EA : Avec Têtu Connect et Têtu Studio, vous avez développé une expertise de l’activisme LGBTQI+ en entreprise. Plus largement, comment le monde corporate peut-il s’emparer de ces questions selon vous ?

A. Serviant : Un tiers des personnes LGBTQIA+ subissent encore des discriminations dans leur environnement professionnel. Le changement doit d’abord venir de la direction générale, qui doit se montrer exemplaire et porter une politique claire en la matière. Il faut ensuite que cette impulsion se traduise par des programmes concrets. D’une part, tous les collaborateurs, et particulièrement les managers, doivent être sensibilisés aux enjeux de l'inclusion et outillés pour réagir en cas de problème. D’autre part, les processus RH auront besoin d’une refonte à chaque étape du parcours au sein de l’entreprise, depuis le recrutement jusqu’à l’accompagnement de la parentalité. La mise en place d'un réseau d'alliés, d’alliées et de référents LGBTQIA+, couplée à une communication interne inclusive, est également recommandée. Sans oublier l’adaptation des avantages sociaux, avec une reconnaissance équitable des couples de même sexe et des droits parentaux. Enfin, l'engagement ne peut se limiter à l’interne : il faut faire preuve de transparence sur les actions menées et leurs impacts, et choisir des fournisseurs partageant les mêmes valeurs. 

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E10), responsable des contenus ESSEC Alumni 

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